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12 décembre : l’Accord de Paris et la politique des limites

Par Dre. Mara Rute Lima Hercelin


I. Le 12 décembre comme tournant : lorsque le climat devient État

L’adoption de l’Accord de Paris, le 12 décembre 2015, a marqué un moment institutionnel sans précédent. Contrairement au Protocole de Kyoto, qui distinguait pays « soumis » à des obligations et pays « non soumis », Paris a universalisé les efforts climatiques à travers les Contributions Déterminées au niveau National (CDN).

Comme le soulignent Höhne et al. (2021), il ne s’agit pas d’un simple traité, mais de l’entrée du climat au cœur de la souveraineté moderne : tous les États doivent agir, même en l’absence de consensus sur la manière d’agir — et avec de profondes asymétries de capacité.

Ce qui fut acquis ce jour-là n’est donc pas un accord finalisé, mais un régime inachevé, dont le sens ne peut se construire que dans le temps. Le 12/12 n’est pas une date commémorative ; c’est un commencement dont l’efficacité dépend des politiques nationales et de la cohérence entre science, économie et gouvernance territoriale.


II. Universalité sans égalité : le pacte ambivalent

L’Article 2 consacre la limite de « bien en dessous de 2 °C » et l’effort vers 1,5 °C. Cette ambition provient de la science, en particulier des modélisations de Rockström et al. (2017) et de Rogelj et al. (2023), qui démontrent l’existence de seuils écologiques irréversibles au-delà de ces niveaux de réchauffement.

Pourtant, le texte de l’accord reste juridique, et non scientifique : il proclame des objectifs, sans en établir les moyens contraignants.

Cette lacune génère une universalité inégale. Les pays industrialisés continuent de financer l’expansion fossile et de subventionner leurs secteurs à forte intensité carbone, tout en exigeant des efforts de mitigation de pays ayant un faible historique d’émissions.

Le principe des « responsabilités communes mais différenciées » devient alors un principe sans architecture. La science définit les limites ; la politique crée les exceptions.


III. Territoire, climat et la lutte pour la production du futur

La mitigation ne dépend pas seulement de technologies propres : elle exige la reconnaissance de ceux qui contrôlent les territoires où se situent les puits de carbone.

Escobar (2016) et Kopenawa (2015) permettent de comprendre un vide structurel de l’Accord de Paris : le traité reconnaît l’importance des forêts, mais ignore les peuples qui les protègent.

Par conséquent, les mécanismes de « paiement écologique » tendent à réduire les biomes à des actifs compensatoires, plutôt qu’à des infrastructures vivantes gouvernées par des collectivités humaines.

Cette invisibilité politique a des implications directes : la transition écologique peut reproduire les inégalités coloniales sous le masque de la neutralité climatique. Une politique environnementale sans sujets devient un outil de marché ; une politique avec sujets devient un espace de pouvoir.


IV. Énergie et économie : là où Paris ne va pas

L’accord exige un équilibre entre émissions et puits de carbone dans la seconde moitié du XXIᵉ siècle. Cependant, il ne fixe aucune limite à l’extraction de combustibles fossiles.

C’est ici que Stiglitz & Stern (2022) pointent le paradoxe central : on ne peut construire une transition par le seul côté de la consommation ; il faut réguler la production, sinon la neutralité devient une fiction comptable.

Finances vertes, marchés carbone et objectifs d’entreprise ont proliféré après Paris, sans mécanismes globaux capables d’empêcher l’expansion de l’offre fossile. Le traité court ainsi le risque de normaliser une transition qui ne se produit pas, ou qui ne se produit que dans les pays capables de la financer — laissant les autres affronter seules ses conséquences.


V. Éducation et sciences : l’axe caché de l’Accord

Le texte de 2015 évoque la « mise en capacité » et le « transfert technologique », mais sans instruments contraignants.

Or, la transformation climatique ne résultera pas seulement de la technologie, mais d’infrastructures de connaissance :
– éducation de base
– universités
– réseaux de recherche
– souveraineté numérique du suivi environnemental
– accès public aux données
– sciences interdisciplinaires

Sans science distribuée, Paris sera la gouvernance de quelques-uns sur tous. Sans éducation, il ne sera qu’une technique sans légitimation. Sans accès public à la connaissance, la transition restera inégalitaire.

Ces éléments, trop peu debattus, constituent le noyau stratégique du développement durable — et expliquent le rôle du CEAEDD auprès de ces débats depuis 2010.


VI. Conclusion : Paris comme question à résoudre

La force de l’Accord de Paris ne réside pas dans son texte, mais dans son incomplétude.

Il exige que gouvernements, institutions et communautés décident comment traduire la science en politique, sans sacrifier les droits sociaux et territoriaux.


Agenda de recherche du CEAEDD (2025–2035)

  1. Quelle gouvernance peut limiter la production fossile ?
  2. Comment protéger peuples et territoires sans marchandiser les biomes ?
  3. Quel modèle de souveraineté numérique climatique pour le Sud global ?
  4. Comment faire de la transparence climatique un bien public plutôt qu’un outil corporatif ?
  5. Quelles politiques éducatives sont nécessaires à la transition ?
  6. Les CDN peuvent-elles être compatibles avec les ODD sans sacrifier la sécurité alimentaire ?

Tant que ces questions demeurent ouvertes, le 12 décembre n’est pas une date passée — c’est une tâche.


Références

  • Escobar, A. (2016). Territories of Difference.
  • Höhne, N. et al. (2021). Global Climate Governance after Paris.
  • IPCC (2022). Sixth Assessment Report (AR6).
  • Kopenawa, D. & Albert, B. (2015). The Falling Sky.
  • Rockström, J. et al. (2017). A Roadmap for Rapid Decarbonization. Science.
  • Rogelj, J. et al. (2023). Future Pathways for Limiting 1.5 and 2 °C.
  • Stiglitz, J. & Stern, N. (2022). Financing the Just Transition.

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