Guila Clara Kessous, l’Artiste de la Paix qui redéfinit la Diplomatie Internationale
(PALERME, Italie) – Au palais Zito, à Palerme, les lustres et les dorures n’étaient qu’un décor. La véritable lumière venait d’une femme habituée aux coulisses de la diplomatie internationale. Ce jour-là, Guila Clara Kessous, Artiste de la paix de l’UNESCO, reçoit le titre de « Femme de la Décennie » lors du Women Economic Forum de Sicile. Une récompense symbolique pour une bataille très concrète : faire en sorte que les femmes cessent d’être des figurantes et deviennent des actrices centrales des processus de paix.
Alors que les grandes décisions se prennent encore trop souvent dans des salles fermées entre hommes, Kessous avance une proposition précise : une résolution présentée lors des Peace Talks de l’ONU à Genève, visant à instaurer des quotas obligatoires de femmes dans toutes les négociations de paix internationales. Une idée simple à formuler, mais profondément subversive dans sa mise en œuvre : institutionnaliser la présence des femmes pour que la paix signée ne soit pas seulement un papier, mais une réalité durable.



Mettre fin à la « diplomatie des plantes vertes »
Question : Votre résolution plaide pour des quotas de femmes à la table des négociations. Dans un monde qui se proclame égalitaire, pourquoi faut-il encore en passer par là ?
Guila Clara Kessous : Parce que l’égalité dont on se vante est, la plupart du temps, cosmétique. On nomme des femmes à des postes prestigieux, mais sans leur donner de prise réelle sur les décisions. Ce sont des « plantes vertes » : elles décorent, rassurent l’opinion, servent d’alibi, mais on leur dicte ce qu’elles doivent dire.
La transformation que je défends, c’est tout autre chose : que les femmes soient non seulement présentes dans la salle, mais qu’elles disposent d’un droit de parole effectif et d’un pouvoir de vote. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : depuis 1995, moins de 6 % des signataires d’accords de paix sont des femmes. Ce n’est pas une statistique, c’est un scandale.
Quand les femmes s’assoient vraiment à la table
Q : Que se passe-t-il lorsqu’elles participent vraiment aux processus de paix ?
Kessous : Les études montrent que lorsque la participation des femmes est significative, la probabilité qu’un accord de paix tienne au moins quinze ans augmente d’environ 35 %. Ce n’est pas de la magie, c’est une approche différente du conflit.
Dans les schémas diplomatiques traditionnels, la négociation est souvent vécue comme un jeu de pouvoir, une partie d’échecs où il faut « gagner ». Les femmes, de par leurs expériences sociales et culturelles, mettent davantage l’accent sur la relation, sur la reconstruction des tissus sociaux. Elles arrivent à la table en pensant aux vies humaines, aux enfants, aux familles, aux communautés qui supporteront les conséquences des décisions prises.
Humilier l’adversaire peut flatter un ego, mais cela nourrit le ressentiment et prépare la prochaine guerre. Les femmes, dans beaucoup de cas, cherchent au contraire à bâtir une base suffisamment solide pour qu’aucun des camps n’ait intérêt à rouvrir le conflit.
Former une génération de négociatrices, pas de symboles
On lui reproche parfois de « genrer » la diplomatie. Kessous refuse ce procès d’intention.
Kessous : Le problème n’est pas de dire qu’il existerait une essence féminine ou masculine de la diplomatie. Le vrai problème, c’est qu’un seul genre a confisqué pendant des siècles la responsabilité du destin collectif. L’équilibre des compétences est tout simplement absent.
Ce que l’on constate sur le terrain, c’est que les femmes apportent une sensibilité particulière à la préservation de la vie, qui est systématiquement reléguée au second plan dans les logiques de puissance.
Mais un siège ne suffit pas si la voix tremble. Coach en prise de parole, Kessous sait combien la technique et la confiance comptent face à des interlocuteurs rodés aux joutes diplomatiques.
Q : Comment éviter que les femmes invitées à la table ne deviennent justement ces « plantes vertes » que vous dénoncez ?
Kessous : En les formant, sérieusement. Il existe déjà des médiatrices, mais pas en nombre suffisant, et souvent sans les outils adaptés pour naviguer dans des négociations extrêmement dures. Il faut travailler la confiance, la légitimité intérieure, la capacité à dire non.
Dans le milieu économique comme politique, les femmes sont interrompues, coupées, et leurs idées sont fréquemment reprises par un homme, qui recevra les applaudissements. Mon rôle, avec d’autres, c’est de donner à ces femmes les armes techniques, rhétoriques et émotionnelles pour tenir le choc, pour répondre, pour continuer à parler même quand la salle semble se liguer contre elles. C’est exigeant, mais parfaitement possible.
Les « Accords de Sara et Hajar » : un laboratoire discret de paix
Cette vision a pris une forme très concrète en 2023, avec la création des « Accords de Sara et Hajar », une sorte de miroir féminin des Accords d’Abraham.
Q : Que représentent ces accords et quels en sont les premiers résultats ?
Kessous : Sur ce sujet, j’ai choisi d’ôter ma « casquette UNESCO », car le terrain est hautement politique. Je suis allée frapper à la porte du Bahreïn, des Émirats arabes unis, du Maroc et d’Israël. J’y ai réuni des diplomates et des élues pour constituer un think tank centré sur le rôle des femmes au Moyen-Orient.
Notre agenda n’est pas un manifeste féministe abstrait : il s’agit de répondre à des urgences très concrètes – la faim, la violence, les conflits. Nous avons organisé à Chypre des sessions de formation à la négociation. L’attaque du 7 octobre a évidemment rendu notre travail plus discret, mais il ne s’est pas arrêté. Il progresse, presque souterrainement, et c’est souvent ainsi que naissent les changements durables.
« Juste une femme au foyer avec un rêve » ?
Faire bouger les lignes dans une région aussi sensible n’allait pas sans résistances. Kessous raconte, mi-amusée, mi-lassée, la manière dont certains responsables ont réagi.
Kessous : J’ai entendu des ministres dire en arabe : « Qu’est-ce qu’elle cherche, celle-là ? » La réponse, en coulisses, ressemblait à ceci : « Ce n’est rien, c’est la petite initiative d’une femme au foyer. Elle a un peu d’argent, elle veut faire la paix dans le monde. Signons son papier. Si ça marche, nous en récolterons le mérite. Si ça échoue, ce sera une initiative civile sans conséquence. »
Ce cynisme, loin de la décourager, nourrit sa détermination.
Kessous : L’argent peut être vertueux lorsqu’il circule sans contreparties politiques cachées. Et le rêve d’une femme, même considéré comme dérisoire, peut ouvrir une brèche inattendue. C’est précisément ainsi que les mentalités évoluent : par petites fissures dans l’ordre établi.
Nous avons une responsabilité morale : ne pas accepter qu’en 2025 des enfants meurent encore dans les bras de leurs parents au nom de prétendues suprématies nationales. Si nous ne changeons pas, nous serons la honte des générations à venir.
Une robe comme manifeste politique

Guila Clara Kessous reçoit le prix de « Femme de la Décennie » vêtue de la symbolique « Robe pour la Paix » de Valentino, où le mot « Paix » est brodé en quatorze langues. (Crédit : Paolo Castronovo)
Lorsqu’elle monte sur scène pour recevoir le prix de « Femme de la Décennie » des mains de Laura Mattarella, fille du président italien, Guila Clara Kessous n’a pas seulement choisi une tenue élégante. Elle a choisi un symbole.
Elle porte la « Robe pour la Paix » du légendaire créateur Valentino Garavani, imaginée pendant la guerre du Golfe en 1991. Sur le tissu, le mot « PAIX » est brodé en quatorze langues. Plus qu’une pièce de haute couture, c’est une déclaration silencieuse : une armure de conviction enveloppée de soie.
Un rappel que la paix ne se signe pas seulement avec des stylos et des traités, mais aussi avec des gestes, des images et des récits capables de toucher l’imaginaire collectif.
Grâce à des femmes comme Guila Clara Kessous, cette paix-là – créative, obstinée, inclusive – commence enfin à trouver sa place au soleil… et à la table des négociations.
Crédit reportage :
Cet article s’inspire de l’entretien réalisé par Marie Duhamel pour Vatican News,
« Femmes et diplomatie: le combat de Giulia Clara Kessous récompensé »,
publié le 31 octobre 2025.