Cartographier un monde en déplacement : Les BRICS et les nouveaux navigateurs de la multipolarité
Par Redaction — Revue Française d’Éducation et Développement Durable (CEAEDD)
Pendant trois décennies, la cartographie mentale des relations internationales a semblé stabilisée : une hégémonie nord-américaine, entourée d’alliés occidentaux, encadrée par des institutions nées à Bretton Woods et consolidées après 1989. Ce récit d’un « moment unipolaire » est toutefois de plus en plus contesté, non seulement par les événements, mais aussi par une littérature académique qui, d’Amitav Acharya à Oliver Stuenkel, décrit l’émergence d’un ordre « post-américain », « multiplexe » et fragmenté.

Parmi les forces qui participent à cette reconfiguration, les BRICS occupent une place singulière. Nés d’un acronyme inventé par une banque d’investissement, ils se sont transformés en une plateforme politique dotée d’une banque de développement, de sommets réguliers, d’un agenda discursif sur la réforme de la gouvernance mondiale et, plus récemment, d’une politique d’élargissement ambitieuse.
Cet article propose de lire les BRICS non seulement comme un bloc géopolitique, mais comme un espace de projection de nouvelles trajectoires professionnelles : diplomates, analystes, économistes, ingénieurs, spécialistes du climat, de l’énergie, du numérique. Cartographier ce monde en mouvement, c’est aussi repenser les métiers qui le feront exister.
1. Un système international qui change de peau
Dans The End of American World Order, Acharya suggère que le système international ne glisse ni vers un simple multipolarisme classique, ni vers un « G-Zero », mais plutôt vers un « monde multiplexe » : un ensemble de scènes, de récits et d’institutions où coexistent et se concurrencent plusieurs centres de pouvoir normatif.
Les BRICS constituent l’un de ces centres. Comme le montre Stuenkel, il ne s’agit ni d’une alliance au sens militaire, ni d’une organisation internationale pleinement institutionnalisée, mais d’un forum de contestation intégrée : les États membres cherchent moins à renverser l’ordre existant qu’à en modifier les règles de l’intérieur, à obtenir davantage de poids dans les décisions et à créer des dispositifs parallèles lorsqu’ils s’estiment marginalisés.
La littérature sur les puissances émergentes insiste sur un point souvent négligé : le conflit central n’oppose pas mécaniquement « démocratie » et « autoritarisme », mais différentes visions de la souveraineté, du développement et de la justice internationale. Des autrices comme Amrita Narlikar ont montré comment les récits de pauvreté, de vulnérabilité ou de « traitement injuste » sont mobilisés dans les négociations commerciales et politiques, y compris par des États qui disposent en réalité d’une marge d’influence considérable.
Les BRICS s’inscrivent dans cette grammaire : ils dénoncent la sous-représentation du « Sud global » dans les institutions de Bretton Woods, critiquent les régimes de sanctions unilatérales et rejettent une lecture hiérarchique du développement, tout en restant fortement insérés dans les marchés mondiaux et, souvent, dépendants de l’architecture financière existante.
2. BRICS+ : laboratoire de multipolarité, entre ambition et contradictions
L’élargissement du groupe — qui inclut désormais, au-delà des cinq fondateurs, des pays comme l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis — a renforcé l’idée d’une large coalition du Sud.
Aux yeux de certains analystes, cette expansion reflète une tendance structurelle : le poids économique cumulatif des BRICS et de leurs partenaires se rapproche, voire dépasse, celui du G7, surtout si l’on raisonne en parité de pouvoir d’achat. Cette dynamique est interprétée comme la preuve qu’un ordre plus équilibré n’est pas seulement possible, mais qu’il est déjà en gestation.
Mais les travaux empiriques et les études de terrain nuancent cette lecture optimiste. Les divergences d’intérêts entre l’Inde et la Chine, les rivalités régionales au Moyen-Orient, les tensions liées aux sanctions visant la Russie ou les approches divergentes des droits humains montrent que le bloc est traversé par de profondes fissures. Loin de constituer un front homogène, les BRICS+ ressemblent davantage à un espace de négociation permanente où se jouent des arbitrages entre ambitions nationales, stratégies régionales et désirs de reconnaissance symbolique.
Cette complexité est centrale pour comprendre les compétences professionnelles qu’exige ce monde.
3. La NDB comme laboratoire : entre innovation financière et reproduction du pouvoir
La création de la Nouvelle Banque de Développement (NDB) est bien plus que la matérialisation institutionnelle des BRICS. Elle en est le miroir et le paradoxe : un espace où s’expérimentent des alternatives à la gouvernance occidentale, mais où se rejouent aussi des rapports de force et des dilemmes stratégiques familiers. Pour le professionnel qui souhaite s’y engager, la NDB n’est pas une simple plateforme de carrière : c’est un champ d’étude, une arène où se négocie la signification pratique d’un « multilatéralisme post-occidental ».
La littérature spécialisée, notamment les travaux de chercheurs comme Paulo Nogueira Batista Jr. (ancien vice-président de la NDB), souligne les ruptures initiales. Le principe de « l’égalité dans le capital » et la présidence tournante constituent une innovation formelle par rapport au système de veto du FMI ou de la Banque mondiale.
Cependant, les études de cas sur les premiers projets financés révèlent une tension constante. D’un côté, un discours sur la « propriété nationale » des projets. De l’autre, la nécessité de maintenir une notation financière solide, qui pousse la Banque à adopter des cadres de sauvegarde environnementale et sociale qui, même « adaptés », ressemblent fortement à des standards internationaux préexistants. L’innovation est ainsi conditionnée par les impératifs des marchés financiers mondiaux, dominés par l’Occident.
Dans ce contexte, le professionnel qui réussit au sein de la NDB n’est pas un simple technicien. C’est un traducteur culturel et politique. Ses compétences doivent inclure :
- Intelligence des jeux de pouvoir informels : comprendre que, malgré l’égalité formelle, l’influence de Pékin est disproportionnée ; savoir identifier les coalitions informelles entre pays membres sur des dossiers spécifiques.
- Maîtrise du double langage : être capable de justifier un projet aussi bien dans le langage du « développement durable » attendu par les agences de notation que dans celui des « infrastructures souveraines » du discours politique des BRICS.
- Gestion des contradictions opérationnelles : comment financer un projet d’énergie « propre » dans un pays membre qui mise encore massivement sur les combustibles fossiles ? Comment concilier rapidité et impératifs de transparence ?
Travailler pour la NDB, c’est se trouver à l’épicentre de l’expérience la plus concrète de la multipolarité : constater que la « contestation de l’ordre libéral » se fait largement avec les instruments de cet ordre lui-même. Cette expérience fait du professionnel de la NDB un acteur hyperspécialisé, dont la valeur sur le marché du travail géo-économique réside précisément dans cette compréhension intime des tensions qui animent le projet des BRICS.
4. Les « nouveaux navigateurs » : compétences pour un monde multipolaire
Si l’on observe les offres d’emploi des ministères des Affaires étrangères, des banques régionales, des agences de développement ou des think tanks, un profil se dessine : celui que l’on pourrait appeler le « navigateur multipolaire ».
Ce professionnel doit combiner au moins quatre registres de compétences :
- Polyglossie géopolitique : la domination exclusive de l’anglais comme langue de travail est progressivement remise en question. Le mandarin, l’arabe, le russe, l’hindi ou le portugais deviennent des atouts politiques. La capacité de lire les débats internes en chinois ou en portugais du Brésil permet d’anticiper des décisions et de construire des coalitions plus fines.
- Culture géo-économique : les BRICS sont au cœur de grandes transformations infrastructurelles : nouvelles routes de la soie, corridors ferroviaires, transition énergétique. Des auteurs comme Parag Khanna montrent comment les infrastructures, la finance et le territoire s’articulent pour redéfinir le pouvoir au XXIe siècle. Comprendre cette grammaire est essentiel.
- Pensée systémique et intersectorielle : les crises climatiques, alimentaires ou pandémiques ne respectent pas les frontières disciplinaires. L’analyste de demain devra être capable de relier des données climatiques, financières, démographiques et politiques afin de formuler des stratégies crédibles.
- Compétences numériques et gouvernance de l’IA : les débats émergents sur la régulation de l’intelligence artificielle, la cybersécurité et la souveraineté des données constituent un nouveau front de compétition systémique. Les « navigateurs de la multipolarité » devront manier le droit international, la programmation et l’éthique avec une aisance inédite.
5. Des carrières au sein et autour des BRICS : un champ d’opportunités conditionnées
- Diplomatie classique et fonctions publiques élargies : les voies traditionnelles — concours diplomatiques, carrières ministérielles — restent centrales. Mais la spécificité de l’ère des BRICS est l’ascension de structures hybrides : agences de promotion commerciale tournées vers l’Asie ou l’Afrique, secrétariats nationaux dédiés aux BRICS, cellules de diplomatie climatique et océanique.
- Secteur privé stratégique et finances durables : l’ascension de la NDB, des banques nationales de développement et des fonds souverains ouvre un espace pour des profils capables d’articuler l’évaluation des risques géopolitiques, les critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) et des stratégies d’investissement dans des contextes politiquement sensibles.
- Think tanks, universités et organisations internationales « alternatives » : les centres de recherche situés à São Paulo, Pékin, New Delhi ou Johannesburg produisent une part croissante de la réflexion mondiale. Pour les jeunes chercheurs, une carrière en dehors du Nord global n’est plus synonyme de marginalité, mais peut constituer un point d’observation analytique privilégié.
6. BRICS : promesse, tensions et responsabilité professionnelle
Les BRICS offrent un récit séduisant : celui d’un rééquilibrage historique en faveur du Sud, d’une pluralité de modèles de développement, d’une contestation de l’exceptionnalisme occidental. Mais le bloc n’est pas à l’abri de contradictions majeures : dépendance persistante aux exportations de matières premières, fractures sociales et inégalités internes, conflits territoriaux non résolus et ambivalences à l’égard des droits humains et de l’État de droit.
Pour les professionnels qui souhaitent s’investir dans cet espace, la question centrale devient alors éthique. Comment promouvoir une multipolarité authentique, qui ne soit pas simplement la substitution d’une hégémonie par une autre ? Comment garantir que les institutions alternatives auxquelles ils contribuent ne reproduisent pas, à l’avenir, les mêmes travers que ceux qu’ils critiquent aujourd’hui ? La carrière dans le monde des BRICS n’est pas seulement une affaire de compétences techniques ; c’est un projet politique et moral en soi, qui exige un engagement critique constant vis-à-vis des conséquences du pouvoir que l’on contribue à façonner.
Il revient aux « nouveaux navigateurs » non seulement de naviguer dans les courants de la nouvelle géopolitique, mais aussi de les cartographier avec un sens aigu des responsabilités. Leur réussite professionnelle sera mesurée non seulement aux postes qu’ils occuperont, mais aussi à la contribution qu’ils apporteront pour rendre ce nouvel ordre plus juste, plus stable et plus inclusif que celui qu’il est en train de remplacer.
Références
- Acharya, A. (2014). The end of American world order. Cambridge, UK : Polity Press.
- Batista Jr, P. N. (2024). The New Development Bank—NDB, origins and negotiations. In P. N. Batista Jr, The BRICS and the financing mechanisms they created. Cambridge, UK : Cambridge University Press.
- Khanna, P. (2016). Connectography : Mapping the future of global civilization. New York, NY : Random House.
- Narlikar, A. (2020). Poverty narratives and power paradoxes in international trade negotiations and beyond. Cambridge, UK : Cambridge University Press.
- Stuenkel, O. (2015). The BRICS and the future of global order. Lanham, MD : Lexington Books / Rowman & Littlefield.
- UNCTAD. (2023). Trade and development report 2023 : Growth, debt and climate. Genève, Suisse : Nations Unies.