A-t-on perdu Notre Ambition ?
Par Dra. Mara Rute Lima Hercelin
Ambition 2040 × Lacune 2035
Le jeudi 18 septembre 2025, l’Union européenne a franchi une étape importante, mais aussi ambivalente : elle a approuvé une déclaration d’intention sur ses futurs objectifs climatiques au-delà de 2030. Tout au long de la semaine, j’ai agi comme médiatrice technique et j’ai suivi de près chaque détail de ce processus, qui devait signaler au monde le leadership climatique européen à la veille de la COP30, au Brésil. La question qui résonne, inévitablement, est la suivante : sommes-nous face à une dangereuse perte d’ambition ?
La décision européenne
Le Conseil des ministres de l’Environnement de l’UE a approuvé l’envoi d’une déclaration d’intention — et non d’une CDN formelle — à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques. Le document indique une fourchette de réduction des émissions de 66,25 % à 72,5 % d’ici 2035 (par rapport à 1990).
En parallèle, la Commission européenne maintient sa proposition de –90 % d’ici 2040, cohérente avec l’objectif de neutralité en 2050. C’est un geste de continuité, mais qui soulève des doutes : pourquoi l’audace est-elle plus claire à long terme, alors que l’horizon 2035, crucial pour la crédibilité, apparaît dilué dans une marge d’incertitude ?
Ce qu’exige la science
La science est sans équivoque. Le GIEC insiste : pour garder vivante la cible de 1,5 °C, nous avons besoin de coupes drastiques dès maintenant. Le Conseil scientifique européen est allé plus loin : il a recommandé –78 % d’ici 2035 et –90 % à –95 % d’ici 2040.
Dans les faits, la proposition approuvée à Bruxelles reste de 6 à 12 points de pourcentage en deçà de ce qui serait nécessaire en 2035. Cela peut sembler modeste sur le papier, mais cela représente des milliards de tonnes de CO₂ accumulées. Le temps que l’on perd maintenant revient plus tard sous la forme d’une facture plus salée — qu’il s’agisse de mesures plus dures ou d’impacts climatiques.
Quelle est la réalité européenne ?
Nous vivons un cycle dans lequel une trajectoire verte coûteuse et punitive ne répond pas pleinement aux défis européens, parmi lesquels :
- L’inflation et le coût de la vie qui pèsent sur les familles et les entreprises ;
- La crise énergétique qui réverbère encore les effets de la guerre en Ukraine ;
- La compétitivité industrielle face à la Chine et aux États-Unis ;
- La difficile équation entre durabilité et cohésion sociale, surtout dans les régions dépendantes des énergies fossiles ou d’une agriculture traditionnelle.
Comme le rappellent des collègues du cluster Paris-Saclay, insister uniquement sur des objectifs rigides et punitifs alimente la résistance sociale et politique. L’Europe n’est pas — ni par l’échelle, ni par sa structure économique — la Chine ou les États-Unis. Nous avons besoin d’alternatives de survie qui ne punissent pas les citoyens, qui protègent la base productive et, en même temps, ne vident pas l’ambition de sa substance.
Économie bleue : deux pas en arrière pour mieux avancer
C’est dans ce contexte que surgit l’économie bleue — non pas comme un slogan, mais comme une stratégie complémentaire à la transition verte. Il s’agit d’un agenda qui croise innovation, protection de l’environnement et valorisation des ressources aquatiques (mers, fleuves, zones côtières), autour de quatre axes pratiques :
- Réindustrialisation côtière bas carbone
Ports verts, hydrogène et électrocarburants pour la navigation, éolien en mer et chaînes logistiques efficaces. C’est de l’emploi qualifié, de l’investissement et une réduction réelle des émissions. - Carbone bleu et résilience
Restauration de mangroves, de marais salés et de prairies sous-marines qui séquestrent le carbone, protègent les communautés et réduisent les pertes liées aux événements extrêmes. - Innovation bioéconomique
Biotechnologies marines, nouveaux matériaux biosourcés, aquaculture à faible impact et santé des écosystèmes aquatiques. La science appliquée comme moteur de compétitivité. - Transition juste
Formation professionnelle, revenu et diversification économique pour les régions de pêche et les zones côtières — transformer la transition en opportunité, et non en sanction.
Il ne s’agit pas de reculer. Comme dans Le Petit Prince, il faut parfois « faire deux pas en arrière » dans la manière de faire, pour avancer avec plus de force et de conscience. Économie bleue + transition verte constituent un levier pour recomposer l’ambition à court terme sans rompre le contrat social.
La politique et ses freins
L’hésitation a un nom et une adresse : compétitivité, pressions sectorielles, agro-industrie et poids croissant des partis opposés à l’agenda climatique. Dans un contexte d’inflation et de tensions géopolitiques, la transition devient monnaie d’échange.
Mais le risque est clair : si l’UE, traditionnel « phare » de l’ambition, ne dirige pas avec fermeté, comment exiger plus d’audace des autres puissances ou des pays en développement ?
L’impact pour la COP30
La COP30 à Belém sera historique : pour la première fois, tous les pays présenteront de nouvelles CDN post-2030. En jeu, la crédibilité de l’Accord de Paris.
L’UE se rend à Belém avec un objectif fort pour 2040 (–90 %), mais avec une ambiguïté sur 2035. Cela fragilise son leadership et ouvre la voie à des accusations d’incohérence : 2050 paraît lointain si 2035 ne suit pas.
Ce dilemme résonne de manière particulière en France. C’est sous la tour Eiffel que le président brésilien Luiz Inácio Lula da Silva a convié le monde à la COP30 à Belém — un geste hautement symbolique pour le berceau de l’Accord de Paris. Aujourd’hui pourtant, entre tensions internes et contexte européen, plane un sentiment d’hésitation. Sans clarté à court terme, Paris — et, par extension, l’UE — risque de perdre le rôle de référence qu’elle s’est construit depuis 2015.
Alors… avons-nous perdu notre ambition ?
Pas encore. Mais nous en approchons dangereusement.
L’objectif de –90 % en 2040 est réel et significatif. Le problème se situe dans le court terme. Si 2035 ne gagne pas en musculature, 2050 devient un mirage. Le temps n’attend pas : chaque point de pourcentage repoussé coûte cher — en argent public, en emplois qui auraient pu exister et en écosystèmes qui ne reviendront pas.
La voie à suivre ? Combler la lacune de 2035 par des mesures concrètes et ancrer la transition dans un plan d’économie bleue qui génère investissement, travail décent et fierté technologique européenne. L’ambition climatique cesse d’être une punition pour devenir un projet de prospérité partagée.
