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À Paris, la Dre Mara Rute adresse une lettre ouverte aux peuples autochtones du Mato Grosso do Sul

Lors d’une rencontre soutenue par l’Association Txané, le 13 septembre 2024, le message met en lumière la force des peuples autochtones, l’Agenda 2030 et le rôle de la jeunesse dans la construction de nouveaux horizons.

TEXTE DE PRÉSENTATION (NEWS)

Le 13 septembre 2024, à Paris, la directrice du Centre d’Études Avancées en Éducation et Développement Durable (CEAEDD), Dre Mara Rute Lima Hercelin, a adressé une lettre ouverte aux peuples autochtones du Mato Grosso do Sul, en particulier aux leaders et aux jeunes liés à l’Association Txané.

Ce message est le fruit du dialogue construit au fil des dernières années entre le CEAEDD et les communautés autochtones, dans un contexte marqué par la route bio-océanique, par les défis environnementaux et par l’urgence de garantir que les peuples autochtones ne soient pas laissés en marge des projets de développement.

Dans sa lettre, la Dre Mara Rute rappelle l’histoire de résistance des peuples autochtones, met en avant des expériences de formation, de participation à des forums internationaux et réaffirme qu’il ne peut y avoir de développement durable véritable sans l’écoute et le protagonisme des communautés autochtones. Le message s’adresse aussi directement aux jeunes, aux enseignants et aux leaders, les invitant à regarder vers l’Horizon 2030 comme un chemin possible de transformation.

Vous trouverez ci-dessous le texte intégral de la lettre :


UNE LETTRE POUR MON PEUPLE

Paris, le 13 septembre 2024

Salutations à toutes et à tous, en particulier à l’Association Txané qui a rendu possible cette rencontre si significative. Aujourd’hui, nous célébrons un chemin qui a commencé par une petite graine, plantée avec soin et espérance, et qui aujourd’hui fleurit, se transformant en un arbre qui nourrit et inspire. Cet arbre symbolise la croissance d’une vaste forêt humaine, composée des peuples autochtones du Mato Grosso do Sul, qui portent l’héritage d’être les gardiens des terres ancestrales.

Je sais que beaucoup d’entre vous traversent des temps difficiles. Certains sont peut-être ici sans savoir comment ils assureront la subsistance de leur famille le mois prochain. D’autres, récemment diplômés ou en cours d’études universitaires, se demandent peut-être si tous les sacrifices consentis pour leurs études seront récompensés, s’il y aura des opportunités sur le marché du travail. Et il y a aussi les plus jeunes, qui se demandent encore s’ils auront la chance d’accéder à l’enseignement supérieur. Et enfin, les parents, qui, malgré tous leurs efforts, se sentent souvent perdus, sans savoir comment mieux éduquer leurs enfants.

Cependant, je veux que vous sachiez qu’au terme de cette rencontre, mon espérance est de réveiller en chacun de vous la confiance en un nouvel horizon. Que, comme Abraham, vous puissiez croire à la promesse d’une terre prospère, d’un avenir possible, et que vous ne perdiez jamais la foi en votre capacité de transformer le lendemain.

Je me souviens encore du premier pont qui a uni le Centre d’Etudes Supérieures que je représente à l’Association Txané. Je me souviens très clairement des paroles du professeur Lúcio Sunakowa, à l’Ambassade du Brésil, lorsqu’il a abordé la route bio-océanique et l’importance d’y inclure les peuples autochtones. À ce moment-là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser à l’arrivée des caravelles sur les terres brésiliennes et à la tragédie qui a suivi : mes frères Tupinambas et Guaranis, ainsi que des milliers d’autres, déplacés, achetés contre des miroirs et finalement décimés.

À travers les explications du professeur Lúcio, j’ai pris conscience que la route était autre, que l’or était autre. J’ai appris le nom de certains peuples menacés, et l’un d’eux était les « Terena ». Mais j’ai immédiatement perçu aussi une chose : j’étais de l’autre côté de l’océan. En Europe. Et je ne pouvais pas, sachant que nous vivrions un nouveau processus de colonisation, rester sans prendre un navire pour venir rencontrer mes frères.

C’est exactement ce que j’ai fait. J’ai utilisé les technologies du présent pour entrer dans ce village, et je me souviens encore de notre première rencontre. Je me souviens de l’émotion de vous voir devant moi, avec l’équipe du CAESE, d’entendre mes frères déjà insérés dans un contexte urbain partager leurs manques, leurs besoins. À partir de ce moment, nous avons commencé à construire non seulement des ponts, mais de véritables remparts sociaux. Nous avons revêtu la culture, les droits, et nous avons commencé à parler des menaces, à nous unir et à chercher des moyens de devenir plus forts. Et nous devenons plus forts.

À chaque projet que nous construisons, à chaque événement que nous réalisons, nous en sentons l’impact. Nous avons obtenu, auprès de l’UNESCO, l’inclusion de vos voix dans les forums internationaux, par exemple avec la participation active de leaders autochtones dans des débats sur la durabilité et la culture numérique. Nous avons lancé des initiatives telles que des formations en intelligence artificielle, dans un cours à l’UNICAMP, destinées au renforcement des communautés autochtones. Et nous avons suivi la recherche de l’Association pour des alternatives comme la mise en place de programmes d’éducation interculturelle, la promotion d’espaces de dialogue avec les gouvernements et les organisations internationales, ainsi que la défense des droits territoriaux et culturels sur les plateformes mondiales.

C’est très gratifiant de savoir que vous vous préparez, et c’est pourquoi, lorsque j’ai voulu enregistrer une vidéo hier, j’ai changé d’idée. Bien sûr, le plus courant aurait été de faire cette intervention en vidéo, mais j’ai préféré un mode ancestral, qui pendant des siècles a été la forme de communication entre nos peuples, afin que nous ne perdions pas nos traditions. J’ai décidé d’écrire une lettre, pour qu’elle soit lue, permettant au message de rester gravé sur ces pages, gardé pour des réflexions futures.

Le poète portugais Fernando Pessoa a écrit un livre pour son peuple intitulé Mensagem, dans lequel il exalte la gloire portugaise et les actes courageux de son peuple lorsqu’il a traversé la mer. Dans l’un des poèmes, il dit : « Dieu a donné à la mer le danger et l’abîme, mais il y a miré le ciel ». Une fois de plus, l’océan nous apportera de nouveaux défis, notamment la perte de terres, de nouveaux changements de modes de vie et une mondialisation qui nous connecte aux appareils, mais nous sépare de nos familles, de notre peuple et de la grande connexion humaine.

Cette rencontre porte sur l’importance, face à ces nouveaux défis, de ne pas être pris au dépourvu. Plus que jamais, nous devons nous fortifier dans notre sagesse ancestrale, pour que les nouvelles transformations apportées par cette nouvelle route ne vous fassent pas oublier que nous devons continuer à lutter pour la diversité des cultures, des langues et des modes de vie autochtones. Pour que nous n’abandonnions pas notre médecine traditionnelle, notre agriculture durable, notre spiritualité et la préservation de l’environnement.

Que vous appreniez à utiliser les miroirs que nous avons reçus il y a 500 ans, non pas pour regarder avec la surprise de découvrir notre image, mais pour regarder au travers d’eux.

Je n’ai pas besoin de vous le rappeler, car vous vous en souvenez. Vous connaissez vos histoires, car vous les portez en vous. Certains d’entre vous ont perdu des membres de leur famille, ont entendu ces récits transmis de génération en génération et continuent d’être des guerriers dans le présent. Comme au fil des siècles, depuis la colonisation, les peuples autochtones ont résisté, en s’adaptant aux innombrables transformations qui leur ont été imposées. Malgré les adversités, ils continuent de préserver leur identité, leur culture et leurs modes de vie.

Je n’ai pas besoin de vous rappeler qu’historiquement, les peuples autochtones ont subi des déplacements forcés, des massacres et des tentatives d’assimilation culturelle. Et pourtant, ils ont fait preuve d’une résilience extraordinaire. Je n’ai pas besoin de donner l’exemple de la résistance des Guarani-Kaiowá, qui luttent encore pour la récupération de leurs terres ancestrales, défendant leur droit à l’existence et à la connexion avec la terre, car c’est aussi l’histoire de chacun de vous dans cette salle aujourd’hui.

Mais j’ai besoin de vous rappeler, et je le répète pour que ce soit clair : J’AI BESOIN QUE VOUS N’OUBLIYEZ PAS que le développement durable ne sera possible que si nous incluons les voix des peuples autochtones. Vous avez montré au monde comment les pratiques traditionnelles — telles que l’agriculture durable, la gestion des forêts et la préservation des ressources naturelles — peuvent offrir des solutions concrètes aux crises environnementales, en particulier dans la lutte contre le changement climatique.

Cette résistance, qui inspire des femmes comme Damaris Mariano à explorer des façons d’intégrer les connaissances autochtones à la science moderne, se reflète dans des domaines comme la médecine, avec l’utilisation de plantes médicinales, et aussi dans le travail infatigable de la Dre Lindomar, qui lutte pour que les langues autochtones soient préservées et maintenues vivantes pour les générations futures.

Je ne peux pas ne pas mentionner la lutte incessante de Josias França qui, aux côtés du président de cette association, cherche continuellement à promouvoir le dialogue interculturel et l’échange équilibré de savoirs entre autochtones et non-autochtones, toujours dans le but de construire une société plus juste et durable.

Je dois m’adresser aux jeunes qui sont ici aujourd’hui, lisant ou écoutant ce message, pour vous rappeler : c’est pour vous que ce combat existe. C’est pour vous que vos parents s’inquiètent et parlent de choses qui, peut-être, ne vous semblent pas si importantes aujourd’hui, mais dont vous devrez être conscients. Vous devrez affronter de nouveaux Goliath. Et je sais que certains d’entre vous peuvent se demander : « Comment vais-je faire ? Il y en a tant qui sont plus intelligents que moi, je suis nul en mathématiques, personne ne me voit, je suis invisible, personne ne me comprend. »

Ne vous inquiétez pas. Même les frères de Joseph ne se sont pas occupés de lui. Il a été vendu comme esclave, mais il est devenu le protecteur et le guide de son peuple. Et pourquoi ne pas rappeler David ? Le plus jeune, le petit et l’oublié, que même son père ne croyait pas être l’élu de Dieu pour régner sur son peuple. Pourtant, avec seulement quelques pierres, il a été capable de vaincre le géant.

Vous devez vous réveiller et comprendre que vous n’êtes pas seulement un jeune de plus sur les réseaux sociaux, mettant des « like » sur des photos et regardant des vidéos de sept secondes sans même voir le temps passer. Vous devez réaliser que vous êtes un jeune choisi. Et être autochtone est une bénédiction, un héritage qui porte en lui la responsabilité de préserver et de réinventer vos cultures. Utilisez la technologie et l’éducation pour diffuser vos histoires, pour revendiquer vos droits et pour honorer ceux qui sont venus avant vous.

Ouvrez la paume de votre main et comparez-la avec celle de votre camarade à côté. Peut-être aurez-vous des traits semblables à certains endroits, et à d’autres, des lignes très différentes. C’est la preuve que, quelque part dans le monde, il existe quelqu’un qui vous ressemble — et cette personne ne se trouve peut-être pas là où vous êtes aujourd’hui. Trouvez des jeunes qui pensent comme vous. Je suis certaine qu’en Argentine, en Australie, aux États-Unis et sur des îles dont vous ne connaissez même pas le nom, il y a un jeune qui veut lui aussi faire la différence. Et, tout comme vous, il peut se sentir seul, souhaitant rencontrer quelqu’un qui partage les mêmes rêves.

Quand vous arriverez chez vous, regardez un globe terrestre et voyez à quel point il est vaste. Ayez la curiosité de découvrir le nom de villes et de pays dont vous n’avez jamais entendu parler et comprenez que vous appartenez à la grande famille humaine et que vous avez le droit d’en faire partie. Avancez, car l’horizon vous attend.

Maintenant, regardez à nouveau votre main et souvenez-vous : il n’existe personne au monde avec la même empreinte digitale que la vôtre. Vous êtes unique, et cette singularité est essentielle pour que nous puissions transformer la réalité qui nous entoure.

Aux enseignants qui sont ici, continuez à lutter pour que les savoirs autochtones soient intégrés dans les programmes scolaires. Vous préparez les futures générations pour qu’elles grandissent enracinées dans leur histoire et leur culture, et c’est cela qui renforcera notre identité en tant que peuple.

Je sais que, parfois, il semble que ce que vous faites n’est pas important, que cela n’a pas de sens ou que cela n’a pas d’impact immédiat. Mais je veux que vous sachiez que vous changez des vies, une par une. Chaque cours donné, chaque mot transmis est comme une graine plantée dans le sol, qui peut sembler invisible pour l’instant, mais qui, avec le temps, deviendra un arbre robuste, capable d’abriter et de nourrir de nombreuses générations.

Et aux leaders qui m’écoutent, regardez l’exemple que nous donne cette association. Elle nous enseigne l’importance de la représentativité dans les espaces de pouvoir. N’oubliez pas la responsabilité qui est la vôtre de soutenir votre peuple dans la lutte pour ses droits et sa reconnaissance. De la même manière qu’un arbre ne pousse pas tout seul, mais a besoin du soleil, de la pluie et de racines solides, il est également nécessaire d’avoir un soutien constant pour que la lutte pour les droits des peuples autochtones puisse continuer à croître et à fleurir.

Je sais que beaucoup d’entre vous espéraient que j’apporte des réponses, car la promesse faite dans le titre de mon intervention porte précisément sur la manière d’inclure les peuples autochtones dans les projets de développement, en particulier dans le contexte de l’Agenda 2030 et des Objectifs de Développement Durable (ODD).

Depuis des décennies, nous construisons des sommets, organisons des consultations et dialoguons avec des pays pour élaborer un agenda qui réponde à la fois à la planète et aux personnes. Nous savons que nous ne pouvons pas avoir de plan B, car il n’y a pas de planète B. Et, parmi tous les défis que nous affrontons, les plus vulnérables sont ceux qui ressentent le poids de cette réalité de la manière la plus intense. Les peuples autochtones font partie des plus touchés, souvent contraints de vivre dans des conditions précaires, sans accès à l’eau potable, tout en gardant en mémoire la rivière qui autrefois était abondante en eau et en nourriture. Ce sont ceux qui, n’ayant plus de terres où planter, doivent chercher leur subsistance au supermarché, alors qu’ils vivaient auparavant de la forêt.

L’Agenda 2030 est un plan d’action mondial, adopté par l’ONU en 2015, avec 17 Objectifs de Développement Durable (ODD) qui visent à relever les principaux défis mondiaux d’ici 2030.

Ces défis incluent :

  • L’éradication de la pauvreté,
  • La promotion d’une éducation de qualité,
  • L’égalité entre les femmes et les hommes,
  • La lutte contre les changements climatiques,
  • La protection des écosystèmes terrestres et marins.

Cependant, pour les peuples autochtones, les défis sont encore plus complexes, car ils restent souvent en marge des décisions politiques et économiques qui affectent leurs terres et leurs modes de vie, n’ayant, dans la plupart des cas, qu’un accès limité à des droits fondamentaux comme l’éducation, la santé et l’assainissement. Bien que l’Agenda 2030 ait pour objectif de « ne laisser personne de côté », il est nécessaire de reconnaître que les peuples autochtones sont encore, bien souvent, oubliés. C’est pourquoi nous devons courir plus vite, main dans la main, pour garantir que, dans cette course, aucun enfant de la terre ne tombe au bord du chemin.

Je n’ai pas besoin de rappeler à quel point l’exploitation des ressources naturelles — comme l’exploitation minière et l’agriculture à grande échelle — aboutit fréquemment à l’invasion et à la destruction de nos terres, menaçant non seulement les territoires, mais aussi les traditions et les modes de vie. Je sais que vous êtes également conscients que l’exclusion politique des peuples autochtones des décisions qui affectent leurs communautés aggrave encore davantage la marginalisation historique qu’ils subissent.

Je pourrais consacrer encore un peu de temps à discuter du manque de représentation politique, de l’exclusion économique et des défis liés au maintien des traditions culturelles dans un monde de plus en plus globalisé. Je pourrais parler des impacts négatifs des grands projets d’infrastructure et des mines sur les terres autochtones. Mais je sais que vous êtes fatigués d’entendre parler de ces problèmes. Ce forum ne porte pas seulement sur l’identification des obstacles — il s’agit de construire des solutions.

Mon espérance est qu’en repartant d’ici, vous compreniez l’importance de participer activement à la création de mécanismes de dialogue et de consultation, où les peuples autochtones puissent être réellement entendus. Il est essentiel que leurs besoins soient respectés dans tout projet de développement, en veillant à ce que leurs voix ne soient pas seulement incluses, mais qu’elles occupent une place centrale dans la décision.

L’Horizon 2030 n’est qu’à six ans de nous. Et ce que je souhaite le plus, c’est que, dans l’histoire que nous sommes en train de construire pour 2030, je sois surprise, en entrant au siège de l’UNESCO, de reconnaître un visage familier, figurant parmi les femmes qui ont contribué à ouvrir des chemins pour atteindre l’égalité de genre. Que, en voyant son nom, je perçoive qu’elle appartient aux peuples autochtones que j’ai eu l’honneur de rencontrer dans le Mato Grosso do Sul.

Je veux ouvrir une revue scientifique dans une université ici, en France, et y voir un article sur un projet d’un étudiant de l’UEMS qui, inspiré par cette intervention, aurait décidé de lancer un mouvement pour visiter 30 villages d’ici 2030, impactant 2030 de ses frères et les aidant à créer des projets, des ONG et à transformer leurs réalités.

J’espère également retrouver certains d’entre vous à la COP de Belém et, en me retrouvant devant un cercle de discussion qui attire l’attention de beaucoup de monde, découvrir que le jeune qui parle et impressionne les plus sages est comme l’enfant Jésus, destiné à changer le cours de l’histoire. Et que, à Belém du Brésil, naîtra un nouveau modèle de développement pour le monde.

Je rêve qu’un jour j’arrive à Aquidauana pour partager un repas, non pas en présence d’ennemis, mais d’amis tels que Luís Gonçalo et toute l’Association Txané. Que la bonté et la miséricorde du Seigneur accompagnent chacun de vous, tous les jours de votre vie.

Merci pour cette opportunité. Continuez à regarder vers l’horizon — c’est lui qui nous unit.

Dre Mara Rute Lima Hercelin

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