Critiques culturelles

Des étrangers à notre porte : Hospitalité ou barbarie ?

Bauman et l’éthique cosmopolite des migrations au XXIe siècle

Par Dra. Mara Rute Hercelin

Résumé

Cet article analyse l’ouvrage Des étrangers à notre porte de Zygmunt Bauman, à la lumière de la crise contemporaine de l’hospitalité et de ses implications éthiques pour les démocraties. Nous soutenons que la soi-disant « crise migratoire » ne provient pas de l’intensification des mobilités humaines, mais de la faillite morale des sociétés d’accueil, dont la peur est instrumentalisée politiquement et diffusée globalement.

En dialogue avec l’hospitalité universelle de Kant, l’hospitalité inconditionnelle de Derrida, le cosmopolitisme pratique d’Appiah et la théorie de la précarité de Butler, l’article propose une lecture éthico-politique révélant l’urgence de former des professionnels capables de répondre, par des pratiques concrètes, à la vulnérabilité de l’étranger. Il conclut que la crise migratoire est avant tout une crise de reconnaissance, et que l’avenir des démocraties dépendra d’un cosmopolitisme éthique se traduisant par l’accueil.

Mots-clés : Bauman ; hospitalité ; cosmopolitisme ; éthique ; migration ; droits humains.

Introduction — la fausse crise des frontières

Le discours politique contemporain affirme que nous vivons une crise des frontières. Bauman réfute frontalement cette idée, en rappelant que « la migration de masse n’est en rien un phénomène récent » (Bauman, 2017, p. 16). Ce qui est nouveau n’est pas le mouvement humain, mais la dégradation éthique des sociétés d’accueil, incapables de reconnaître l’étranger comme sujet légitime de la vie commune. Le problème n’est pas dans l’arriver, mais dans le recevoir.

Ainsi, la crise migratoire n’est pas démographique, mais morale. Elle n’est pas dans les personnes qui se déplacent, mais dans l’indifférence globalisée qui les transforme en menace ou en résidus. Il s’agit d’une crise de l’hospitalité, dont le cœur est la peur convertie en méthode politique.

Bauman et la peur comme méthode politique

Bauman décrit notre époque comme marquée par une fabrication de « panique morale » (2017, p. 10), par laquelle les populations sont entraînées à craindre l’étranger afin de légitimer son exclusion. La peur n’est pas spontanée : elle est produite, cultivée et administrée.

Selon Bauman, l’essentiel n’est pas de protéger les frontières, mais d’offrir aux citoyens un « cible d’anxiété » (2017, p. 83), permettant à l’État de simuler l’efficacité. Au lieu de résoudre les guerres qu’il provoque ou soutient, le pouvoir offre au public le spectacle de l’hostilité. « La peur, une fois disséminée, devient une ressource inépuisable » (Bauman, 2017, p. 55).

Kant : l’hospitalité universelle comme condition de paix

Le cosmopolitisme kantien constitue la première réponse philosophique à la peur : l’hospitalité universelle. Kant (1795/2003) affirme qu’aucune paix durable n’est possible sans garantir à tout être humain un droit de visite, c’est-à-dire le droit de ne pas être traité en ennemi en arrivant sur un autre territoire. Ce droit n’est pas un privilège, mais une condition de civilisation. Refuser l’étranger revient à renoncer à la possibilité même de la paix.

Derrida : hospitalité inconditionnelle ou hostilité institutionnelle

Derrida radicalise la question : l’hospitalité authentique doit être inconditionnelle, autrement dit accueillir avant d’exiger l’identification. Nul « hospes » n’existe sans la possibilité du « hostis » (Derrida, 2003, p. 45). Une porte qui ne s’ouvre qu’à ceux qui « méritent » cesse d’être hospitalité et devient hostilité bureaucratique.

Appiah : le cosmopolitisme ordinaire

Kwame Anthony Appiah (2007) soutient que le vivre-ensemble global ne dépend pas de grandes idéologies, mais d’une disposition éthique ordinaire : considérer les inconnus comme faisant partie d’une communauté morale. Le cosmopolitisme n’est pas l’unanimité, mais le dialogue, un « intérêt partagé pour les histoires et les raisons » (Appiah, 2007, p. 85).

Butler : vies précaires et droit au deuil

Judith Butler (2009) interroge pourquoi certaines vies sont jugées dignes de deuil et d’autres non. Le migrant noyé en Méditerranée ne reçoit souvent ni nom ni larmes ; il reste statistique. Bauman montre la même logique : l’étranger réduit à problème technique perd son humanité (2017, p. 72). Ne pas reconnaître le droit d’être pleuré, c’est nier l’humanité de l’autre.

La crise de l’hospitalité et le rôle des Humanités

La crise migratoire exige davantage que des diagnostics sociologiques : elle requiert une intervention éthique. Les Humanités ne peuvent se contenter d’observer l’exclusion ; elles doivent former des professionnels capables de produire reconnaissance, médiation interculturelle, politiques de soin et de protection éducative, juridique et psychologique.

Si la crise de l’hospitalité est morale, la recherche ne peut être neutre. La neutralité, dans ce contexte, devient complicité.

Conclusion — hospitalité ou barbarie ?

Bauman révèle que l’avenir des démocraties dépendra de la manière dont nous traiterons aujourd’hui l’étranger. Kant montre qu’il n’y a pas de paix sans hospitalité. Derrida rappelle que l’accueil comporte un risque. Appiah nous apprend que le dialogue est une technique de civilisation. Butler démontre que sans deuil, il n’y a pas d’humanité.

Si le XXIe siècle cultive la peur, il revient aux Humanités de cultiver la reconnaissance. Il n’y a pas de démocratie sans étrangers, pas d’éthique sans hospitalité, et pas d’avenir sans cosmopolitisme.

Références (norme APA)

  • Appiah, K. A. (2007). Cosmopolitanism: Ethics in a World of Strangers. W.W. Norton.
  • Bauman, Z. (2017). Des étrangers à notre porte. Zahar.
  • Butler, J. (2009). Frames of War: When Is Life Grievable? Verso.
  • Derrida, J. (2003). Of Hospitality (R. Bowlby, trad.). Stanford University Press.
  • Kant, I. (2003). To Perpetual Peace: A Philosophical Sketch (T. Humphrey, trad.). Hackett. (Œuvre originale publiée en 1795)

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